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La marche de vendredi dernier pour des changements politiques profonds a été l’une des plus pacifiques depuis le 22 février dernier, selon des rapports des services de sécurité. Aucun affrontement entre manifestants et éléments des Unités de maintien de l’ordre (UMO), ni agression ou acte de violence n’ont été enregistrés.

Le mérite revient notamment «aux gilets orange» et au «groupe Silmiya». Vendredi 19 avril. Tunnel des Facultés. Des jeunes vêtus de gilets orange, portant la mention «Silmiya » en noir et l’emblème national, sont là. Ils arborent aussi des casquettes rouges. Journalistes, médecins résidents et jeunes étudiants volontaires, pour leur majorité, ils se sont déployés dans les endroits stratégiques, comme le tunnel des Facultés, théâtre d’affrontements le vendredi précédent. Les jeunes en gilets ont constitué un «front», voire un «mur humain» entre manifestants et policiers, suite à la fermeture du tunnel «pour des raisons sécuritaires», selon la police. Ils tentaient de sensibiliser et dissuader ceux qui voulaient forcer le cordon sécuritaire. «Nous sommes là pour vous protéger et éviter toute dérive», lançait Oussama, médecin résident à l’hôpital de Bab El Oued. Un autre bénévole résident au boulevard Mohamed V s’adressait aux jeunes manifestants en colère. «Khaouti (mes frères), n’oubliez pas que cette marche est silmiya (pacifique). Nous devrons éviter ce qui s’est passé vendredi dernier», crie-t-il avec un mégaphone.

                                             Le «groupe Silmiya» en action

Qui sont ces jeunes? Quelle est leur mission ? Sont-ils membres de comités ou groupes ? Toufik Amrane, reporter et caméraman, se dit l’initiateur des «gilets orange» ou «groupes Silmiya». Il avait relevé, lors de sa participation aux marches de vendredi à Alger, la forte présence de jeunes bénévoles et secouristes, pour organiser et encadrer les manifestants. Mais après les affrontements du 8e vendredi, il a décidé d’agir. «Mon souci était de préserver cet acquis qu’est le caractère pacifique des marches», confie-t-il «Les images prises et filmées sont inédites. J’ai contacté, au lendemain de la marche du 15 avril, des collègues dont des journalistes et des jeunes de mon quartier, pour assurer la protection des manifestants, en s’identifiant», renchérit-il. Il a alors commandé des gilets orange chez un commerçant qui en a offert la moitié gratuitement et fait de la sérigraphie en mentionnant «silmiya» sur les gilets, pour expliquer leur mission. L’idée a été vite adoptée par des étudiants et médecins résidents, qui ont contacté «le cerveau», à savoir Toufik Amrane, à travers les réseaux sociaux. Certains ont été orientés par le commerçant Rabah, fournisseur des gilets orange. «Certains étaient en première ligne dans les marches précédentes. Nous nous sommes constitués en deux groupes, en coordination avec les comités de quartier, pour organiser et encadrer les manifestants. Nous avons opté pour la sensibilisation», raconte Toufik. Plusieurs «interventions» ont été menées notamment au niveau du «tunnel du hirak» suite à des escarmouches signalées. Toufik met l’accent sur l’importance du travail collectif. «J’ai fait sur place la connaissance de certains qui voulaient adhérer à notre action. Je n’ai pas refusé à cause de leur bonne foi et volonté de préserver paix et stabilité, notre objectif et défi à relever», clame-t-il. L’action n’était pas à l’abri de certaines critiques. «Nous sommes des bénévoles. C’est une action indépendante et citoyenne. Nous n’étions ni orientés ni manipulés. Notre idée est née de notre conviction de l’importance de notre rôle   en tant que jeunes dans la préservation du caractère pacifique des manifestations», s’est-il défendu. Hakima Dehbi, journaliste, a vite adhéré à l’action. «Quand Toufik Amrane,   mon collègue, m’en a parlé, j’ai accepté et proposé aussi à des amis d’y participer», se réjouit- elle.

                                                   Femmes au gilet orange

Hakima a assisté aux affrontements qui se sont déroulés le 8e vendredi à l’intérieur du tunnel des Facultés. «Nous sommes entrés en contact avec les Unités de maintien de l’ordre, qui ont fermé le tunnel pour protéger femmes et enfants en cas d’affrontements». Selon elle, le rôle essentiel de ces bénévoles est la sensibilisation des manifestants notamment sur la mission des «gilets orange» lors des marches. «Nous avons expliqué notamment aux jeunes que nous sommes venus pour manifester pour les mêmes revendications mais dans un cadre pacifique», dit-elle. Lors de la 8e marche, des dérives ont été constatées après des jets de bouteilles en plastique, contenant de l’eau sale, en direction des policiers. «C’est pourquoi nous avons décidé de nous placer entre les manifestants et les policiers pour éviter tout accrochage», a-t-elle renchéri. Son statut de journaliste de terrain a beaucoup contribué au travail de communication.

Hakima Dehbi relève avec fierté que cette initiative a été chaleureusement accueillie. Beaucoup de citoyens et collègues ont apprécié et ont décidé de rejoindre le groupe. «Ils ont compris notre mission et son objectif principal», dit-elle. Afin d’éviter toute «intrusion», et à titre préventif, il a été procédé à l’inscription des bénévoles en exigeant la photocopie de leurs cartes d’identité. Pour Dehbi, Amina Sahraoui, Widad et autres filles bénévoles, la présence de la femme au gilet orange «est une valeur ajoutée» à la marche, signalant au passage le rôle important de la femme, notamment sa présence dans les grands événements. A Blida, ce sont les «accompagnateurs bénévoles» avec des gilets orange, qui se sont mobilisés depuis le 5e vendredi, affirme Abdelghani Bellache, membre actif au sein du mouvement associatif. «Ce sont de jeunes bénévoles qui accompagnent les manifestants et interviennent lors d’incidents. Certains sont munis de mégaphones, pour orienter et sensibiliser les manifestants», a-t-il fait savoir. A ceux là, s’ajoutent les groupes des gilets jaunes, chargé de faciliter la circulation en orientant les automobilistes, et des gilets verts chargés du nettoyage. Les Algériens, à travers eux, veulent offrir l’image d’un peuple civilisé, propre et organisé.

Neïla Benrahal