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C’est un numéro spécial extirpé pour nous et notre bonheur, de ses archives, par Youcef Ferhi, fondateur d’Algérie-Actualités, défunt hebdomadaire qui a cessé de paraître dans les années 1990. Un spécial paru dans le cadre d’une collection dirigée par Jean Digot et Jean Subervie, intitulée « Entretiens sur les lettres et les arts », consacrée à l’Algérie parue dans cet opuscule. Ferhi a choisi comme une promesse tenue de republier en rééditant ce petit ouvrage, mais grand de par son contenu, avec la collaboration des Editions Dahlab. Et les signataires ne sont pas des moindres, tant dans le théâtre, que le texte littéraire, le poème, la musique, la peinture… Une belle brochette de noms connus et qui ont fait et font encore la gloire d’un pays riche de sa diversité culturelle, de sa richesse linguistique et de ses ouvertures artistiques. A relire donc Lacheraf, Haddad, Kateb (Yacine et Mustapha), Senac, Mammeri, Dib, Harbi, Merad Ghani, Zerrari, Benmiloud, Tidafi, Krea, parcourir les traits d’Issiakhem, Khadda et Bouzid. Tout un état des lieux de la culture, des arts et des lettres en Algérie. De très belles pages pour mémoire où la mère patrie est sublimée par amour, par respect, par patriotisme, par dignité… Pour mettre à nu tout ce que le peuple a enduré sous la colonisation et qui prendra sa revanche en rattrapant les grands manques à gagner en matière d’instruction, d’alphabétisation pour effacer à jamais, après s’être insurgé contre toute assimilation en s’armant de la langue française, l’hégémonie dominatrice de la culture de l’autre… un trait de caractère de l’Algérien, savamment décrit en avant-propos par Mohamed Harbi.

Puis s’égrènent des pages entières d’histoires dans la grande histoire contées par Mostefa Lacheraf, dans la douleur et la longue chevauchée de l’insurrection d’un peuple levé comme un seul homme… des frasques authentiques déclamées en ces poèmes, en ces proses que nous fait écouter cette écriture katébienne, révoltée à souhait. Et puis cette Algérie, cette terre, revendiquée car défendue par l’occupant dans ses moindres parcelles, dans ses moindres pulsions… Zhor Zerrari, en un court poème, clame les cris sourds du torturé. D’autres cris, d’autres clameurs émanent de Malek Haddad, pour dire la colère, le refus ; faire jaillir le tremplin, le haut-le-corps ; chanter la liberté, l’amour, la parole, l’orgueil, assumer le choix de dire, de dénoncer, de prendre parti et de ne pas mourir sans avoir porté haut et fort la terre… et Jean Senac lui emboîte de la phrase bien roulée, du vers décliné dans toute sa verve responsable et assumée… et puis encore, à travers toujours cette lecture intarissable, insatiable, cet autre écrit épistolaire de Mouloud Mammeri qui rédige «Une lettre à un Français», un 30 novembre 1956, avec des mots qui empruntent à l’homme les sonorités de son amour-propre, de sa vanité, de son humanisme, de son désir de liberté, de souverainetés, de fierté… Somme toute les mêmes aspirations, dans le monde entier, par-delà les frontières, les cultures, les civilisations, les ethnies, les croyances… et la conquête, la suprématie et la domination des colonies comme la France a tué toute cette grandeur humaniste, humaine, pour creuser l’écart entre les dominants et les dominés, afin d’exercer leur ignominie, leur mépris «stupide, aveugle, bestial, inconsidéré…» qui finit un jour pour celui qui se dit civiliser l’autre, par être friable et condescendant…  

                                              Ne pas sombrer dans la nuit de la servitude

Mohamed Dib se penche sur «Vivre aujourd’hui», poème écrit en 1950, pour décrire la douleur de la mort, de la guerre, du malheur… lot des hommes libres et qui arrêtent le temps de la servitude pour faire rayonner le soleil de la liberté et enraciner l’arbre de la vie. Noureddine Tidafi rend hommage au peuple, à ce peuple qui a eu le sursaut salvateur pour assumer son destin en choisissant de se libérer pour ne pas sombrer dans la nuit de la servitude. Puis Henri Kréa qui aligne ses strophes pour en dire long sur la revanche de l’histoire prise en main par ses faiseurs, dont l’esprit ne peut s’agenouiller quand bien même le corps serait à terre…

Traduits de l’arabe au français, ces autres textes choisis, signés Mohammad Al-Id Hamou Ali, de Mohamed ben Azouz El Moussaadi, et puis de Ben Kriou (poète populaire contemporain), chargés de sens et de non-dits, de la culture orale chantée pour éloigner le spectre du colon et ses dérives.

Un livret trouvé au hasard d’un détour dans une librairie d’Alger, en l’occurrence El Ijtihad, ex-Dominique, qui enrichit les connaissances et fortifie la lecture d’auteurs témoins imparables de leur temps, un temps que la mémoire gratifiante inscrit pour l’histoire. Contre l’oubli. Dans cet opuscule de près de 80 pages, il y a ces dessins de grands acteurs de la peinture algérienne, Mohamed Khadda, M’hamed Issiakhem, Bouzid dont les traits sont porteurs de signes révélateurs d’une existence de l’homme à réfléchir, à mûrir, à méditer.

Avec ce livret spécial paru en février 1957, il est offert un autre spécial journal d’Algérie Actualités dans son numéro 1278, de la semaine allant du 12 au 18 avril 1990, que Ferhi a choisi de republier à travers quelques bons textes tels que publiés déjà dans le même hebdomadaire dans son supplément culturel «Le chameau prolétaire» paru dans la semaine du 9 au 15 avril 1967 relatifs aussi à l’écriture, à la pensée, à la culture tel que ressenti par ces plumes que sont Kateb Yacine, Zoheir Ihaddaden, Youcef Ferhi, M. Tlemsani, encadrées par des photos de Saci Haddad, accompagnées de la bonne vieille légende journalistique. Fruit d’une virée de hasard en librairie, l’achat de ce livret s’est révélé une belle aubaine. Livresque. A d’autres découvertes toutes aussi heureuses?

Saliha Aouès

Entretiens sur les lettres et les arts Algérie, numéro spécial, février 1957, 76 pages

Prix public : 450 DA