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Vint-cinq ans après la mort de l’auteur du «Fleuve détourné», ses écrits, visionnaires, restent encore pertinents et d’actualité.

Rachid Mimouni, tout au long de sa carrière, interrompue en 1995 suite à une maladie, a su mettre l’accent sur les tares de sa société et mettre tout un chacun face à ses responsabilités. S’il tient un langage critique du système politique algérien, ce n’est pas pour autant qu’il ne remet pas en cause toute la pensée et les mécanismes socioculturels de son peuple.

De «Le printemps n’en sera que plus beau» (1978) aux «Chroniques de Tanger» (1995), l’œuvre de Mimouni évolue au rythme de la société à laquelle il appartient et dont il est issu. La rencontre hebdomadaire «Agora du livre», de l’Entreprise nationale des arts graphiques (Enag), a reçu mardi dernier les universitaires Nawal Krim, Youcef Imoune et Abdelahmid Bourayou autour du thème «Rachid Mimouni, écriture de la subversion», titre de l’ouvrage collectif dirigée par Nawal Krim et publié en 2014 par l’Enag. Dans ce premier ouvrage Nawal Krim réunit un nombre d’universitaires qui traitent, pour chacun d’eux, d’une œuvre de Mimouni. Elle annonce par la même occasion un second ouvrage qui sortira prochainement aux éditions Frantz-Fanon, qui comporte des recherches sur Rachid Mimouni, présentées lors du dernier colloque organisé à la maison de la culture de Boumerdès. Youcef Imoune explique qu’à travers ce livre, c’est un hommage qui est rendu à l’œuvre de Rachid Mimouni, tout en mettant en avant les qualités d’un conteur exceptionnel et aussi les aspects contestataires et subversifs que peut contenir la parole courageuse qui a eu son impact sur ses lecteurs. Imoune ajoute que «ce qui est souhaitable, au-delà de l’hommage, est de susciter des lectures assidues soutenues et approfondies car, même parti prématurément, Mimouni continue à nous parler des problèmes têtus qui nous poursuivent». Abdelahmid Bourayou, pour sa part, affirme qu’il est nécessaire d’approfondir la recherche dans la littérature de Mimouni et de la transmettre aux jeunes générations.
Il ajoute : «Il est important que les jeunes d’aujourd’hui puissent accéder à ses œuvres qui touchent de près la société à ce jour.» Pour Bourayou, il est primordial de traduire Mimouni afin de donner au lectorat arabophone, majoritaire actuellement, une ouverture sur cette œuvre monumentale qui a su concilier entre esthétique artistique et littéraire. Bourayou déclare que lui-même a entrepris la traduction du «Fleuve détourné», qui n’a été publié qu’à 200 exemplaires lors d’une occasion officielle.

De la paix à la peine de vivre
Nawal Krim évoque l’évolution de l’écriture de Mimouni qui, dit-elle, avait commencé avec un retour sur l’histoire de la guerre Libération dans «Le printemps n’en sera que plus beau». Mais dans les années 80, il écrit «Une paix à vivre» où il évoque une nouvelle génération d’universitaires qui s’interrogent sur une Algérie nouvelle qui commence déjà à montrer des signes de maladie. Avec «Le fleuve détourné», c’est la rupture avec l’histoire franco-algérienne pour entrer dans l’histoire d’une Algérie contemporaine où le colon français n’est plus, mais qui est prise en otage par un autre genre de colonialisme.
Dans cette œuvre, explique Nawal Krim, Mimouni évoque les prémices de l’émergence de l’intégrisme islamiste ainsi que les ravages de la bureaucratie et de l’injustice sociale. Avec «Tombeza», Mimouni ira plus loin pour décrire le fonctionnement d’une société bâtie sur des rapports de force, où la victime est punie, et où elle passe de victime au bourreau pour pouvoir trouver sa place.
C’est toute l’hypocrisie de la société que Mimouni décrit en mettant le doigt sur le phénomène de la corruption qui s’installe dans la société. A Travers son œuvre, Mimouni s’interroge sur les raisons qui ont fait que l’Algérie soit tombée dans cette déstructuration généralisée. Imoune estime que la génération d’écrivains des années 1980 et 1990, dont fait partie Mimouni, est une génération bénie et que la jeune génération d’Algériens devrait lire ces auteurs. Car, dit-il, ils ont eu le courage d’écrire dans cette époque où l’écriture était un acte héroïque face à un régime totalitaire, mais également face à un intégrisme meurtrier.
Hakim Metref