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La vie de Tahar Djaout fut courte, mais quand il fut assassiné dans un parking d’une cité de Bainem par une matinée du printemps 1993, il avait déjà derrière lui une œuvre qui faisait de lui un des meilleurs écrivains d’Algérie.

Avec Mimouni, Tengour, Belamri  et d’autres, il symbolisait un pays qui rêvait de lendemains meilleurs et refusait ce qu’il appelait la castration des rêves. Si ses premiers recueils de poésie avaient séduit surtout  un public d’initiés, «Les Vigiles»,  le dernier de ses romans paru de son vivant a élargi son audience.

Il était très sollicité par les médias à sa parution et, démocratisation aidant, il s’exprimait librement. Dans un contexte de polarisation politique, il n’avait pas  hésité alors  à dire haut et fort ses opinions et à refuser le projet incarné par l’ex FIS en qui il voyait un danger mortel pour l’Algérie, pays riche par sa diversité. Il était ainsi Djaout. Derrière son aspect de sage et d’homme tranquille, il était courageux et avait des convictions. Lorsque le FIS avait remporté les élections législatives en 1991, c’est lui qui signa l’édito d’ «Algérie Actualité». C’est vers cette époque, conscient des dangers, qu’il se mit à écrire davantage des sujets politiques et à insister sur la réforme de l’éducation qui, pour lui, est à la source de tous les problèmes. La chronique politique a pris le pas sur les préoccupations culturelles. Licencié en mathématiques, Djaout avait opté pour la poésie et le journalisme. D’abord pour une courte période à «El Moudjahid» et de 1979 à 1992  dans l’hebdomadaire «Algérie actualité» où il passera l’essentiel de sa carrière. Durant toutes ces années, il avait une réserve souveraine, pour ne pas dire à l’égard de la politique, de ses arcanes et de ses combines. S’il a des sympathies pour un courant politique, il a toujours refusé de prendre une carte dans un parti. Il n’était pas homme à fréquenter les travées de l’Assemblée nationale ou à s’extasier sur les réalisations. Il porte intérêt à tous les débats qui agitent la société, mais il a toujours préféré le monde des idées et l’univers de la création. Djaout avait à cœur de faire connaître d’abord des hommes qui avaient peu accès aux médias malgré la qualité de leur production. Il rencontrait des créateurs à la parole dérangeante, porteurs de beauté et d’interrogations. 
Il interviewe Ferhat six mois après le printemps berbère d’avril 1980, Issiakhem, Slimane Benaissa, Meddour et Nabile Fares. En fait, derrière le journaliste s’est toujours caché l’écrivain. Il a écrit beaucoup d’articles qui ont nourri son imaginaire de romancier comme si ce dernier passait avant tout. Après «l’Exproprié» où il privilégie le travail de déconstruction de la langue qui se poursuit dans «l’Invention du désert» remarquablement construit, il revient à un style plus classique. Il portera un regard à la fois poétique et critique sur l’histoire et la réalité algérienne. Mort dans les mêmes circonstances qu’un Mouloud Feraoun pour qui il avait une grande admiration, il nous lègue des livres qu’il faut (re) lire pour ne jamais oublier un des meilleurs et des plus honnêtes fils d’Algérie.
R. Hammoudi